LITHOBIUS FORFICATUS (Linné, 1758)

Détermination des individus

Voir chapitre " détermination, Lithobius forficatus LINNE, 1758 "

Observations en milieu naturel

Lithobius forficatus est largement répandu dans les régions du Nord-Est, j'ai eu l'occasion d'en observer un peu partout autour de Metz, en Moselle. Un endroit est particulièrement favorable à la concentration de nombreux spécimens, il se trouve au Nord de Metz, sur les hauteurs entre les villages de Woippy et Plesnois, à proximité de la route départementale qui relie ces 2 localités. A la lisière d'un bois, à 200 mètres environ de la route citée précédemment, se trouvent de grandes pierres planes semblables à celles qui bordent les trottoirs en ville posées à même le sol. L'endroit est humide quasiment toute l'année. C'est en soulevant ces pierres que j'ai constaté la présence de plusieurs spécimens de L. forficatus adultes et de tailles intermédiaires, ainsi que de nombreux autres arthropodes. Même début décembre, les invertébrés sont encore nombreux à cet endroit. A 8 C en moyenne, nos Lithobies sont encore assez vivaces, comparé à d'autres arthropodes les côtoyant (araignées, insectes...) qui semblent plus transis par les températures déclinantes en cette saison. L'activité de L. forficatus s'atténue très certainement à des températures plus basses, plus proches de 0 C, ou à des températures moins rigoureuses (5 C à 8 C) mais prolongées. En période de froid intense (0 C et en-dessous) je n'ai observé aucun myriapode en surface,ils s'enterrent certainement plus profondément pour hiverner.
Ces animaux sont craintifs et fuient rapidement au moindre dérangement. On trouve autant de spécimens sur la face interne de la pierre qu'à même le sol directement au contact de celle-ci; ces animaux apprécient en effet d'avoir le tronc en contact avec un corps dur (stéréotropisme), ce qui explique qu'on les trouvent quasi-uniquement sous les pierres ou écorces.
Contrairement à la plupart des Chilopodes, les L. forficatus se tolèrent plutôt bien les uns les autres car ils sont souvent plusieurs au même endroits sur quelques centimètres carrés. Ils peuvent quand même nous faire assister occasionnellement à une scène de cannibalisme en cas de nourriture insuffisante (observations faite en captivité, où des spécimens adultes ont cohabités près de 3 mois sans incidents; un des 2 individus a ensuite dévoré l'autre. Il est probable qu'en milieu naturel ce phénomène de passivité entre individus soit encore plus développé). En revanche, les Lithobies tolèrent beaucoup moins les Chilopodes d'autres ordres (Géophilomorphes, Scolopendromorphes du genre Cryptops) et les adultes des uns dévorent parfois les jeunes des autres et vice-versa. Les Cryptops semblent les plus enclins à ce genre de pratiques (surpris 2 ou 3 fois à exercer une prédation de ce style). On ne trouvera donc quasiment jamais des individus d'ordres différents côte-à-côte. Un autre cas de pseudo-cohabitation existe chez Scutigera coleoptatra (Scutigéromorphes), observée à plusieurs reprises dans la garrigue méditerranéenne et ayant le même comportement avec ses semblables que L. forficatus. Il est probable que d'autres espèces de Lithobies aient ce comportement.

Maintenance en captivité

L'élevage de L. forficatus n'est pas aisé mais peut se révéler intéressant pour observer ces animaux plus en détail. Pour ma part, j'aménage une boîte en plastique transparent de dimensions 15 x 10 x 5cm de hauteur par individu adulte avec du terreau bien humide sur une épaisseur de 2 cm et une cachette constituée d'une petite pierre ou écorce assez plane (les cachettes seront plus conséquentes si 2 individus sont mis ensembles). Une température de 20 C pendant la majeure partie de l'année convient bien (en gros d'avril à novembre). En juillet-août, on peut porter cette température à 25 C jour 22 C nuit. Il est préférable d'effectuer une baisse hivernale pour amener la température à 15 C pendant environ 3 mois; une température plus basse de l'ordre de 8 C serait encore mieux mais difficilement réalisable (bas du frigo éventuellement!). La baisse doit être progressive.
Je nourris les adultes et sub-adultes avec de jeunes grillons ou des petites Nauphoeta cinerea. Lithobius forficatus est un chasseur très vif et rapide, mais cependant quasiment aveugle; il dispose de petites ocelles nombreuses mais peu développées qui lui servent essentiellement à différencier le jour et la nuit. La détection des proies se fait de manière tactile, le siège de ces sensations étant principalement les antennes mais aussi tout le reste du corps. Le moindre contact avec une proie proportionnelle à sa taille déclenche une traque immédiate et nerveuse, notre centipède disposant d'une arme redoutable, ses forcipules, avec lesquelles il mord l'insecte convoité et le tue rapidement grâce à un venin qui semble très efficace sur les petits invertébrés.
Ils sont très sensibles à la lumière (lucifuges), bien plus encore que les scolopendres [Scolopendra cingulata par exemple, s'acclimate d'une certaine luminosité au bout de quelques temps et peut parfois s'observer à la lumière atténuée en plein jour en élevage; cela varie suivant les individus.] et cela rend leur observation difficile. Il faut donc les observer le soir et la nuit, avec une lumière indirecte et faible, en évitant les secousses. La lampe U-V est encore la plus pratique pour observer ces animaux qui ne fuient pas à son exposition. Les Lithobies sont aussi très sensibles à la dessication et il faut veiller à entretenir l'humidité du substrat.

Reproduction

Pour déterminer le sexe des individus voir partie sexage Lithobiomorphes dans chapitre détermination


Afin de faciliter la rencontre, le mâle est introduit dans le domaine de la femelle qui ne comprend qu'une seule cachette. Par chance, dans mon cas, malgré le dérangement causé par les secousses, ils se sont rencontrés tout de suite. Aucune agressivité n'a été constatée et ils se sont d'abord touchés mutuellement avec leurs antennes, puis ont palpés à l'aide de celles-ci les premiers segments de leurs corps; ils se sont ensuite séparés, ont repris ces gestes à 2 ou 3 reprises après une courte déambulation dans la boîte. Un peu plus tard (10 min) ils se sont réunis et attouchés plus longtemps; à ce moment j'ai eu l'impression que c'était la femelle qui allait vers le mâle, aussi bien dans l'allant que dans les attouchements. Le mâle s'est ensuite dirigé vers la cachette; la femelle a eu l'air de le chercher pendant quelques secondes puis s'est dirigée à son tour vers l'écorce, et ils sont restés un long moment ensembles en dessous. Je les ai ensuite laissés tranquilles pendant un bon moment; ils se sont séparés bien plus tard, en fin de soirée.

On peut assimiler cette phase à une identification mutuelle, voire à une formation d'un couple (fréquent chez les myriapodes, Demange, 1981), car dans une simple cohabitation les attouchements sont bien plus limités et les individus sont plutôt soit passifs soit fuyards les uns envers les autres.
Le surlendemain, j'ai pu observer les restes d'une toile rudimentaire composée de quelques fils de soie fine enchevêtrés, nettement visible à la loupe binoculaire. C'est à cet endroit que le mâle dépose le spermatophore émis par ses organes génitaux (simple gouttelette de sperme protégée d'une mince enveloppe, Demange, 1981). Il s'agit en effet d'un mode de fécondation indirect, comme chez les scorpions par exemple. Voici une description simplifiée du processus: une fois le spermatophore déposé par le mâle, la femelle s'en saisit avec ses gonopodes. Elle le conserve 1 heure dans ses organes génitaux (Demange, 1981) et l'enveloppe vide est ensuite rejetée.
La durée de gestation est variable, j'ai constaté que la femelle mettait au moins 4 semaines pour pondre. Les oeufs sont pondus et protégés par une oothèque individuelle confectionnée par les gonopodes de la femelle et ensuite abandonnés (comportement donc radicalement différent des Scolopendromorphes par exemple).
L'incubation est de 3 semaines, les pullus à leur naissance sont blanchâtres et mobiles et mesurent 3 mm. Ils sont nombreux, plusieurs dizaines, et incapables de se nourrir à ce stade; ce n'est qu'au stade Larva II soit 2 semaines après la naissance qu'ils sont capables de se nourrir, les réserves de l'animal lui permettant d'effectuer les 2 premières mues (Foetus>>Larva I; Larva I>> Larva II). Au stade Larva II notre animal ne possède que 8 paires de pattes constituées, et 2 paires de bourgeons qui donneront les pattes 9 et 10 à la mue suivante (Chilopode anamorphe) ainsi qu'une teinte blanchâtre très légèrement orangée.

La nourriture des jeunes est assez délicate, il faut se procurer des proies très petites (collemboles, micro-vers,...) et on peut observer du cannibalisme à ce moment-là.
Par la suite, d'autres observations et dessins sur la croissance de L. forficatus viendront compléter cette partie.

conclusion

L'observation des petites espèces de Chilopodes peut se révéler passionante si l'on sait faire preuve de patience et de persévérance. Il est vrai que la détermination de certaines espèces, ainsi que certains paramètres comme le comportement lucifuge de ces animaux, le nourrissage peu aisé des petites espèces ou des juvéniles sont plutôt difficiles; cependant, l'élevage des Lithobies possèdent aussi des avantages, en particulier celui d'être sans danger pour l'homme, contrairement aux grandes espèces de scolopendres tropicales. Il apportera en plus au naturaliste averti la possibilité d'acquérir des connaissances et de réaliser des observations sur des animaux tout de même assez méconnus par rapport à d'autres invertébrés.

Etienne Iorio